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Débat entre Lili Sans-Gêne et Sœur Sofie Hamring

La question du divin dépasse toutes les religions. Elles sont des portes d’entrée, mais il faut monter plus haut spirituellement.

Réfléchissons pour voir si ce raisonnement tient, et commençons par le mot « re-ligion », qui vient de « re-lier », c’est-à-dire connecter. Le sens même de la religion est donc de relier l’homme à quelque chose – ou plutôt à Quelqu’un – de plus grand que lui. C’est exactement ce que vous cherchez, non ? Alors, il ne pourra pas être question d’abolir ou de dépasser la religion mais de discerner quelle religion vous relie au Dieu vivant, un Dieu qui libère vraiment. Mais je comprends. Vous pensez plutôt que ce sont les formes extérieures des religions – culte, dogmes, systèmes moraux, hiérarchies, etc. – assez différentes les unes des autres, qui empêchent d’accéder à Dieu, car souvent sources de conflits, de division et même de violence. C’est cela que vous aimeriez dépasser ? Mais dépasser vers quoi exactement ?

J’aimerais une relation plus directe avec le divin, sans tous ces dogmes et autres rites.

Comment s’adresser à la divinité dans une relation intime et personnelle, si on ne se permet même pas de donner un nom propre à Dieu – car c’est cela, dépasser les formes ! Et sans célébration, sans mots pour communiquer le contenu de sa foi à d’autres, on arrive à un phénomène totalement « désincarné », chacun restant seul dans son univers intérieur amorphe, avec un Dieu innommable. Le fruit d’un tel dépassement sera l’isolement. Alors que la religion, par définition, ne relie pas seulement à Dieu, mais vous relie aussi au prochain, à des frères et à des sœurs.

Il faudrait au moins dépasser les questions morales de toutes les religions, qui empêchent de vivre.

S’il faut dépasser les systèmes moraux des religions, cela signifie que toutes les valeurs se valent. Qui seriez-vous alors pour dire que tel ou tel acte est mauvais ? Chacun fait ce qu’il sent être bien pour lui. Sans valeurs transcendantes – des valeurs « religieuses » j’entends – ce sera la loi du plus fort qui s’imposera. Le retour à la barbarie. Et ne pensez pas que vous puissiez inventer quelques rites et célébrations plus universels et adaptés, « au-delà » de ceux qui existent déjà. Vous ne feriez qu’inventer encore une nouvelle religion ! Justement ce que vous voulez dépasser.

Même si on garde l’idée d’une religion, je ne veux en choisir aucune, puisqu’aucune n’est plus vraie que l’autre. Je préfère prendre dans chacune ce qu’il y a de bien.

Si toutes les religions sont aussi vraies les unes que les autres, cela veut dire que Dieu existe et n’existe pas en même temps (car les bouddhistes ne croient pas en l’existence de Dieu). Cela veut dire aussi qu’il y a un seul Dieu unique et plusieurs dieux. Mais c’est totalement incohérent. Ça conduit à l’abdication de la raison ! Et ce sera le prix à payer si on admet que toutes les religions se valent. (Ce qui est vrai, par contre, c’est que tous les hommes ont la même valeur, indépendamment de leur religion, et qu’ils ont droit à la liberté de conscience. Ce que, hélas, les chrétiens n’ont pas toujours respecté.) Dieu vous a donné non seulement un cœur qui le désire, mais aussi une intelligence pour le chercher. Et même un corps pour le célébrer, le chanter et pour l’accueillir comme hôte intime. Quelle pauvreté qu’une « non-religion » ou une « a-religion » qui exclurait tout ça ! Pour gagner le Grand Tout, qui risque d’être un grand vide…

Il suffit de remplacer le mot Dieu par le mot divin ou énergie ou amour universel, c’est la même chose. Dieu est tout, nous sommes une parcelle, une étincelle, du divin.

Pour aimer, il faut un nom, il faut un visage, il faut un cœur. Comment voulez-vous aimer une énergie ou un Grand Tout ? Et surtout, comment être aimé par une énergie impersonnelle ? Moi, je ne veux pas me fondre en quelque chose de plus grand que moi, c’est-à-dire me dissoudre et disparaître, mais m’unir à Celui que j’aime. L’union de l’amour ne dissoud pas les personnes. Bien au contraire ! En aimant et en se laissant aimer, on devient plus soi-même, plus une personnalité unique. C’est le direct opposé de la vision orientale du salut où l’âme humaine (l’Atma) se fondra dans l’âme du monde (Brahma). La « personne » est considérée comme une illusion. Et c’est très difficile d’aimer une illusion. Mais c’est l’amour que vous cherchez, non ?

Pour accéder au divin, je pratique le yoga : il aide à diviniser l’humanité. À force de pratiquer les exercices, on se quitte soi-même pour appartenir au divin.

Savez-vous que le mot yoga vient de la même racine que joug en français ou yoke en anglais ? Le joug est un outil qui sert à unifier les forces d’un homme pour porter, ou les forces des animaux pour labourer un champ. Le yoga oriental est un ensemble de techniques qui visent à unir l’homme avec « le divin ». Avez-vous remarqué que, dans l’Évangile, Jésus emploie le même mot : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le soulagement pour vos âmes. Car mon joug est facile et mon fardeau léger » (Mat 11, 29-30). Pour la spiritualité orientale, l’âme est une « parcelle » de la divinité, et le yoga vise à atteindre la conscience cosmique de cette réalité. Bref, nous ne sommes rien en nous-mêmes, mais déjà un avec une énergie indifférenciée et impersonnelle. Nous sommes le divin, en fait. Il s’agit seulement d’atteindre la conscience de cette réalité cosmique. Or, le yoga de Jésus, c’est tout autre chose. C’est s’attacher à une personne aimée – sous le même joug – qui est Dieu et qui m’aime personnellement. Puisqu’il est si infiniment bon, si aimant, si sage, oui, on veut bien s’atteler à lui. Lui qui n’est pas une énergie impersonnelle, mais un visage adorable et un cœur ouvert. Je vous conseille de tester le yoga de Jésus.

Je peux comprendre qu’on croie en Dieu, mais que Dieu puisse m’aimer personnellement, je n’y crois pas, je ne le sens pas.

Il arrive à tous, à un moment ou à un autre, qu’on ait l’impression que Dieu est absent, distant, voire indifférent et même hostile. Vous avez peut-être connu une grande déception dans votre vie, de l’abandon, de la trahison, du rejet ou des échecs douloureux. Vous avez crié et appelé à l’aide… et Dieu ne semble pas avoir répondu. On frappe et on frappe, et c’est le silence. Souvent, nous sommes tellement bloqués sur un problème, une souffrance ou un désir, que la seule chose qui compte, c’est que Dieu intervienne selon nos idées à nous. Or, Dieu n’est pas un pompier de sauvetage prêt à intervenir seulement au moment de la grande catastrophe, pour qu’ensuite nous continuions notre train de vie comme si nous étions les maîtres de notre existence. Dieu a un désir autrement plus profond et plus merveilleux pour vous. Il veut être votre compagnon de vie pour de bon. Pour toujours. Au lieu de l’obliger à se plier à vos idées, pourquoi ne pas vous plier, vous, à ses idées à lui ? Au lieu d’essayer de forcer la porte de Dieu, pourquoi ne pas l’ouvrir dans l’autre sens ? Voulez-vous vous atteler à lui ? Tester son joug ? Il est timide, lui. Il ne force jamais. Mais il attend. Patiemment.

Je ne vois pas vraiment ce que cela pourra m’apporter…

Tout change – mais tout – quand nous décidons de vouloir suivre. En d’autres mots (un mot terrible, je vous avertis !) quand nous commençons à obéir. Alors, Dieu ne sera plus une force diffuse et distante, mais un être personnel et très proche. Faites ce saut-là, et alors nous reparlerons…

Sofie Hamring a cherché le divin jusqu’en Inde et dans des expériences extrêmes… avant de devenir religieuse. Retrouver cette article sur l’1visible : http://l1visible.com/4727-2/