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Débat entre Lili Sans-Gêne et le père Alain Bandelier.

Le Christ, je veux bien y croire, mais l’Église, je ne vois vraiment pas en quoi j’en ai besoin pour croire et vivre la foi.

 Mais dès que tu prononces le nom du Christ, tu t’appuies sur l’Église. Jésus, tu ne l’as pas inventé et tu n’as pas eu non plus une apparition (quoique cela arrive plus souvent qu’on ne pense). Si on parle aujourd’hui du Christ, si on peut le connaître, si on peut l’aimer, si on peut le faire aimer, c’est bien parce que depuis 2000 ans il y a une communauté de disciples qui vivent de lui et témoignent de lui. C’est-à-dire… une Église ! Sans cette communauté, l’Évangile ne serait qu’un objet culturel, intéressant mais périmé – comme le Livre des morts de l’ancienne Égypte. Au fond, derrière cette opposition classique (oui au Christ, non à l’Église), il y a une erreur de perspective. Une double erreur. D’un côté, on a un Christ sans Église, de l’autre, on a une Église sans Christ. La première erreur voit l’Église comme quelque chose de rajouté, après coup. En ce cas, on peut (et même on doit) court-circuiter l’Église pour aller au Christ directement. En réalité, au tout début de sa mission, Jésus lui-même crée sa communauté : le grand cercle des disciples autour du petit cercle des Douze, auxquels il donne le nom d’Apôtres (Lc 6,13), un mot grec pour signifier qu’ils sont ses envoyés, ses ambassadeurs. L’Église n’est pas autre chose que le prolon- gement de cette fraternité initiale, à travers le temps et l’espace. L’autre erreur voit Jésus comme un personnage du passé. Alors qu’il est notre contemporain, comme il l’a dit lui-même dans l’Évangile : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » L’Église n’est donc pas une amicale des anciens combattants, entretenant le souvenir d’un Jésus défunt, absent. Dans l’Évangile, il parle au futur : « Je bâtirai mon Église. » Si l’Église n’était pas celle du Christ, mais celle de X ou Y, alors là, oui, je serais le premier à m’en débarrasser ! Mais je suis plutôt de l’avis de Jeanne d’Arc, qui disait à ses juges : « De Jésus-Christ et de l’Église, il m’est avis que c’est tout un, et qu’il n’en faut pas faire difficulté.»

Pourtant, moi je suis croyante mais non pratiquante, et fière de l’être !

Et moi je suis footballeur… non pratiquant ! Je regarde le match à la télé, en buvant ma bière. C’est moins fatigant ! Oui, mais je ne connaîtrai jamais cette émotion d’être là au bon endroit, au bon moment, de faire la passe au copain, qui va marquer un but, de se retrouver pour la troisième mitemps, épuisés mais heureux. La foi, c’est comme l’amitié. Imagine que tu as un ami formidable, mais cela fait des mois que tu ne l’as pas vu : il te donne rendez-vous, mais tu as autre chose à faire. Encore six mois comme cela et ton amitié est morte et enterrée ; pourtant il suffirait d’une nouvelle rencontre pour qu’elle ressuscite. Voilà pourquoi il y a tant d’âmes mortes : on dit qu’on croit en Dieu mais on ne bouge pas le petit doigt pour lui. Heureusement, beaucoup de personnes soi-disant « non pratiquantes » pratiquent plus qu’elles ne veulent bien le dire. Elles ne participent pas à la messe ou ne prennent plus le temps de prier, mais elles continuent de « pratiquer » d’autres pages de l’Évangile : être des artisans de paix, rendre service, avoir le souci des petits et des pauvres… Ce sont d’authentiques « pratiques » de la foi. Ce qui est dommage, cependant, c’est que beaucoup de baptisés essaient d’aimer sans venir à la source de l’Amour.

Peut-être mais j’accepterai d’entrer dans l’Église quand elle sera un peu plus reluisante et faite de gens qui vivront vraiment l’Évangile.

À cela, on a envie de répondre comme le Père Guy Gilbert : « D’accord, sauf que cette Église sainte, le jour où tu y entreras, elle ne le sera plus ! » C’est justement cela que je trouve merveilleux. L’Église est faite de gens aussi magnifiques et en même temps aussi pourris que toi et moi. Ce n’est pas un club de gens parfaits. Ce n’est pas non plus un panier de crabes. C’est un peuple en marche. Des gens qui comme saint Paul ont été « saisis par le Christ » et qui essaient de le suivre. Oui, dans l’histoire de l’Église, d’hier à aujourd’hui, il y a des médiocrités désolantes et des scandales plus désolants encore, cela, je te l’accorde. J’ajoute qu’il y a aussi des merveilles, ce ne serait pas honnête de les passer sous silence. Mais entre les abîmes du péché et les abîmes de la sainteté, il y a ces hommes et ces femmes ordinaires, qui portent le beau nom de « fidèles ». L’Esprit Saint les rend saints peu à peu, dans la tendresse de Dieu et la lumière du Christ. Ce ne sont pas des saints, mais ce sont des pèlerins sur un chemin de sainteté, humbles et fervents. J’aime l’Église, cet espace extraordinaire où se rencontrent la misère de l’homme et la miséricorde de Dieu.

En tout cas, je m’intéresserai à l’Église quand elle s’occupera des pauvres plutôt que de la morale…

Mais toi aussi tu me fais la morale, en m’interpellant sur le souci des pauvres. Et tu as raison ! Je ne comprends pas pourquoi les gens ne supportent plus la morale. D’accord, les générations passées ont souffert du moralisme, c’est-à-dire d’une morale culpabilisante et plutôt pharisienne (faites ce que je dis et non pas ce que je fais !), mais les générations actuelles souffrent plutôt du contraire. Plus de valeurs, et donc inversement plus de péchés, pas d’idéal, rien de sacré… Le problème, c’est que si tout se vaut, alors rien n’a du prix. La responsabilité de l’Église, de tous les disciples (pas seulement le Pape et les évêques), c’est de vivre et d’annoncer la beauté d’une vie selon l’Évangile. Notre morale, c’est la logique de l’amour, une logique exigeante et en même temps libérante. Et cela peut s’incarner dans tous les domaines de la vie : la vie personnelle, la vie conjugale et familiale, la vie sociale et internationale.

Et puis, quand j’entends : l’Église devrait faire ceci ou cela, je me demande de qui et de quoi il est question. Si c’est un incroyant qui parle, c’est très intéressant. C’est le signe qu’il attend quelque chose de l’Église alors qu’il n’a peut-être aucune envie d’y mettre les pieds ! Mais si c’est un catho qui parle, alors là excuse-moi, mais l’Église ce ne sont pas les autres : c’est toi. D’accord, pas toi tout seul : toi avec les autres. Si tu veux une Église plus ceci ou plus cela, commence toi-même par être « plus ». Ceux qui rendent l’Église plus belle, plus rayonnante, plus proche du Christ et en même temps plus proche des hommes, ce sont les saints.

Jean Paul II nous l’a dit : « N’ayez pas peur d’être des saints ! » Connais-tu cette histoire qu’on évoque dans les parcours Alpha ? Un jour, quelqu’un qui avait vu un homme en grande détresse vient voir le curé de sa paroisse, après la messe, et lui explique combien il avait été déçu. « Cet homme avait besoin d’un gîte, de nourriture et de soutien, le temps de se remettre sur pied et de trouver un travail », dit-il. « Franchement, ça me déçoit. J’ai essayé d’appeler au secrétariat de la paroisse, mais personne n’était en mesure de m’aider, ni même de m’écouter. Finalement, j’ai abandonné et je l’ai hébergé chez moi pendant la semaine ! Ne pensezvous pas que l’Église devrait s’occuper de ces gens-là ? » Le curé réfléchit un moment puis répond : « J’ai bien l’impression que l’Église s’en est occupée… »

Le prêtre Alain Bandelier du diocèse de Meaux est responsable du Foyer de Charité de Combs-la-Ville. Il prêche de nombreuses retraites. Il est connu pour ses chroniques dans l’hebdomadaire Famille Chrétienne. Il est très engagé auprès des personnes séparées et divorcées.