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Débat entre Antoine et le cardinal André Vingt-Trois.

La vocation de l’Église est de guider les personnes sur un plan spirituel. Je ne vois pas à quel titre elle donne son avis sur la vie de famille. De toute façon, elle ne s’adresse qu’aux catholiques. Son message ne concerne pas les autres. Elle promeut un modèle familial idéal qui n’est plus valable aujourd’hui pour les gens ordinaires.

Ce n’est pas la doctrine catholique qui fait que l’homme et la femme sont différents, ou qu’il est mieux d’élever un enfant entre un homme et une femme qu’autrement. L’adhésion au Christ donne à tout ceci un sens plénier, mais cela existe hors des sphères chrétiennes et bien avant le Christ. L’Évangile nous confirme qu’à travers les temps et les lieux, l’union d’un homme et d’une femme de manière stable pour élever leurs enfants n’est pas irréalisable et peut même apporter beaucoup de joie. D’ailleurs, la majorité des gens qui vivent une vie de famille de ce type à travers le monde ne sont pas chré- tiens. La sagesse humaine et la doctrine catholique se rejoignent ici.

Je ne comprends pas pourquoi l’Église considère comme nécessaire qu’un couple Les familles changent, l’Église est dépassée ? soit marié. L’essentiel c’est qu’il s’aime et qu’il dure, ce qui est le cas de nombreux concubins. Tandis que beaucoup de gens mariés, notamment à l’Église, divorcent…

La stabilité des familles à travers l’engagement définitif des époux est déterminante pour la construction d’une société. Croyant ou pas, il faut accepter de se poser des questions de sens: « Que veut dire s’aimer? Que veut dire s’engager l’un envers l’autre? Quelles sont les conditions d’une décision libre et solide? Pourquoi le mariage à l’essai serait-il la garantie du mariage définitif? » Si on n’accepte pas de poser ces questions, on ne mesure pas que l’on peut bouger et on se contente de reproduire des schémas que l’on n’a pas vraiment choisis.

Aujourd’hui, près de la moitié des couples divorcent. On n’y peut rien, il n’y a pas de recette miracle: la vie de couple a peu de chance de durer toute la vie…

Dans notre société, la réussite familiale suppose du « travail ». C’est- à-dire qu’on ne peut pas se contenter de « mettre les gens dans un bocal » et de dire: « Du moment qu’il y a de l’oxygène cela va bien se passer. ». Il faut que les gens travaillent à la réussite de leur couple et y passent du temps, plus peut-être qu’à d’autres époques. Ceux qui entrent dans la boulimie d’activités qui caractérise notre époque se découvrent étrangers l’un à l’autre au bout de cinq ou dix ans. Je milite pour que l’on dise que l’amour est un travail.

En tout cas, même si on se marie, cela semble quand même plus prudent d’essayer la vie à deux avant de s’engager pour toute la vie.

C’est vous qui le dîtes ! La réalité statistique nous montre que cela ne garantit rien du tout!

Ce qui me dérange, c’est que l’Église condamne les modèles de familles différents de la norme qu’elle exige de ses ouailles: celles dont les parents ne sont pas mariés ou celles qui sont séparées…

Il n’y a pas un modèle culturel de famille chrétienne. Nous sommes tous appelés à progresser vers ce qui est bon pour l’homme. Si chacun cherche à avancer, sans se croire arrivé et sans se culpabiliser ou s’aigrir devant les échecs, alors une voie est toujours ouverte. Ce n’est pas pour autant que tout se vaut, et qu’il ne faut pas reconnaître que certaines situations sont lourdes et douloureuses.

Je trouve cela très dur de ne pas accepter que des personnes homosexuelles puissent vivre en couple et avoir des enfants. Elles ont autant droit que les autres à se marier et à être heureuses. Je ne comprends pas ce qui empêche l’Église de leur accorder la même place qu’aux autres.

Là encore, il ne faut pas se laisser imposer des schémas à la mode. Au-delà de la phrase bien connue « Du moment qu’ils s’aiment! », pouvons-nous accepter de réfléchir un peu au sens des choses ? Pourquoi est-il bon qu’un enfant vienne au monde et grandisse entre un homme et une femme ? Peut-on construire une société en faisant semblant d’ignorer cela ? Il est vrai que, pour diverses raisons, beaucoup de personnes ne peuvent pas fonder leur propre famille. Mais ceux qui ont la chance de pouvoir le faire sont une espérance pour tous et pas une condamnation pour les autres. Pour une femme seule, pour une famille recomposée, une personne homosexuelle ou pour un célibataire, le fait qu’il y ait des couples fidèles et des familles unies est un bienfait. Que la famille soit forte est une ressource pour toute la société, et pas seulement pour les membres de la famille elle-même.

Soit. Mais ce qui n’est pas très crédible, c’est d’entendre des prêtres et des religieux – célibataires – donner des conseils aux fiancés, aux concubins ou aux gens mariés.

N’a-t-on le droit de parler que de ce que l’on vit? Mais alors comment un médecin peut-il soigner des maladies qu’il n’a pas eues? Et puis vous savez, les prêtres aussi ont des parents, des grands parents, des frères et des sœurs. Enfin, ils parlent à partir de ce qu’ils entendent dans leur mission, de leur vie de prière, de ce qu’ils lisent et de tout le patrimoine biblique et théologique.

Il n’empêche, c’est absurde de la part de l’Église d’interdire la contraception. On voit bien qu’elle n’est pas dans la réalité: elle demande aux couples quelque chose d’inhumain.

Dans ce domaine comme en d’autres, ce que l’Église propose est indissociable du cheminement de chacun. Chacun de nous n’est pas forcément au plenum de l’accomplissement des exigences de l’Évangile à tous les moments de sa vie. Mais ce n’est pas pour autant que ces exigences disparaissent, ni non plus que nous sommes fichus. Il faut désamorcer ce fantasme qui nous fait croire que l’on ne peut être chrétien que si l’on est parfait. C’est un des enjeux de ce qui se vit dans l’Église: savoir gérer cet écart entre l’objectif de sainteté qui nous est proposé et les capacités limitées que nous avons de l’atteindre. Le Christ est venu ouvrir pour tous les pécheurs un chemin de changement, d’amélioration, de conversion.

Encore autre chose. Je ne comprends pas pourquoi l’Église ne reconnaît pas le divorce comme un moindre mal dans certaines situations, plutôt que de condamner les personnes.

 La vraie question n’est pas de décider si on doit se séparer lorsque la situation est devenue invivable. Ce n’est pas non plus de pouvoir communier à la messe à tout prix pour être comme ceux qui communient. L’enjeu est de savoir si on peut dire d’un côté « je veux être témoin d’un don définitif » et de l’autre « Si le don n’est pas définitif, cela ne fait rien, on peut faire comme si… ».

À 39 ans, Antoine, père de deux enfants, s’est marié à l’Église pour faire un “vrai mariage”. Pourtant, il ne va pas à la messe et se dit plus “en recherche” que croyant. Pour lui, l’Église s’est trop éloignée des réalités du monde pour donner des conseils aux familles d’aujourd’hui. Retrouvez cette article sur l’1visible : http://l1visible.com/les-familles-changent-leglise-est-depassee/