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Le débat entre Lili Sans-Gêne et le père Jean-Marc Bot.

L’Église catholique me paraît un peu trop sûre d’elle pour dire qu’il y a une vie après la mort et où vont les morts. Il n’y a aucune preuve. Moi, si je croyais à quelque chose après la mort, ce serait la réincarnation. C’est plus attirant que la foi chrétienne.

En réalité les hommes de tous les temps, bien avant l’ère chrétienne, ont cru qu’il y avait une autre vie après la mort. Dans ce contexte, l’idée de réincarnation bénéficie d’une vraisemblance quasi universelle. Pour le coup ce genre de croyance ne repose sur aucune preuve. Je dirais volontiers que c’est une solution de confort, bien adaptée à ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité. À mon avis elle ne tient pas assez compte de l’identité personnelle (l’âme). La foi chrétienne, qui valorise la qualité plus que la quantité de vie, s’appuie sur le témoignage très concret et historique de Jésus-Christ : sa vie, sa mort et sa résurrection. À sa lumière nous disons : « Les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement » (He 9,27). Or au soir de notre vie nous serons jugés sur l’amour. N’est-ce pas aussi attirant ?

Ce qui n’est pas clair dans votre conception de la vie après la mort, c’est la question du temps : si le temps s’arrête après la mort, plus rien ne se passe alors. Cela contredit tout ce à quoi vous croyez…

Judicieuse objection, mais savons-nous au juste ce qu’est le temps ? Entre le fait de projeter naïvement notre temporalité dans l’au-delà, comme le faisaient les Égyptiens constructeurs des pyramides, et celui de nier toute forme de temps après la mort, il existe une autre issue comparable à « la théorie de la relativité », familière aux physiciens modernes quand ils mesurent l’espace-temps. En effet notre idée d’éternité me semble trop simpliste. Nous devrions plutôt admettre, avec le philosophe Jean Guitton, qu’il y a une sorte d’interaction entre le temps historique et l’éternité créatrice. Sous une forme qui nous échappe, le temps est assumé et transformé dans une dimension éternelle, tandis que l’éternité elle-même est vibrante, mouvante, et non pas statique comme une pure absence de temps.

« On ira tous au paradis », c’est bien joli la chanson, mais moi je crois qu’il n’y a rien après la mort. Personne ne peut prouver que le paradis existe, et cette histoire de Disneyland qui nous attend après la tombe, ce sont des histoires pour se rassurer…

Bien sûr on peut ironiser sur ce fameux paradis. Mais son modèle n’est certainement pas Disneyland, ni aucun parc à thème basé sur le divertissement ! Et le prix à payer est plus élevé. Au moment où Jésus prononce le mot « paradis » il est en train de mourir sur la croix. Il annonce au malfaiteur bien disposé (le bon larron), crucifié à son côté : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » (Lc 23,43). L’ouverture de ce séjour idéal est le message le plus original de Jésus. Sa crédibilité repose sur ses apparitions après sa mort et les visions dont certains de ses disciples ont bénéficié pendant des siècles (cf. Thérèse d’Avila). Mais que valent les preuves de ce genre pour ceux qui ne sont pas prêts à faire le saut de la foi ? C’est une question de confiance sur parole…

On y ferait quoi dans votre Paradis, s’il existait ? Ce serait terriblement ennuyeux de passer l’Éternité comme ça, sans rien faire, en attendant que passe… l’éternité !

Je reconnais la difficulté ! Mais Jésus nous dit : « Je vais vous préparer une place, et là où je suis vous y serez aussi » (Jn 14,3). À partir de sa résurrection il nous conduit sur le chemin d’éternité pour une promotion vertigineuse : entrer dans la communion interne de Dieu. Or ce Dieu est un océan de vie qui se génère lui-même sans cesse : Père (source), Fils (réponse), Saint Esprit (réciprocité). Il est naissance éternelle du royaume complet de l’Amour. La fête divine n’est ni un spectacle ni un divertissement mais une aventure totale de découvertes infinies, non pas sur le registre de la curiosité superficielle mais sur celui de l’amour, de la jubilation, de la multiplication relationnelle. C’est pourquoi les saints nous confirment qu’au lieu de nous ennuyer nous irons de surprise en surprise, dans un ravissement inouï !

Vous y croyez, vous, à l’enfer ? Moi je trouve que c’est totalement contradictoire avec votre foi en un Dieu d’amour. S’il nous aimait tous, pourquoi en enverrait-il certains brûler dans les flammes, c’est ridicule !

Pour moi il n’est pas question de penser que l’enfer soit voulu par Dieu. Au contraire « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (1Tm 2,4). Je conviens qu’il est contradictoire avec un Dieu d’amour. Mais que penser alors de ceux qui refusent l’amour de manière obstinée et radicale ? Dieu est-il capable de les faire changer d’avis sans violer leur liberté ? Si c’était le cas Jésus aurait convaincu tout le monde et n’aurait jamais été crucifié. C’est précisément parce que l’amour n’est pas manipulateur, mais délicat et plein de respect, que le risque d’enfer existe bel et bien. Malgré l’amour absolu, malgré le pardon divin systématique, une volonté infernale de refus se manifeste dans l’histoire des hommes. Malheureusement l’enfer est très virulent sur notre terre, avant la mort, comme une culture de mort. S’il se prolonge dans l’au-delà c’est uniquement par auto-exclusion du royaume sacré de l’amour.

Le plus risible de tous vos dogmes finalement, c’est celui sur le purgatoire. Une invention du Moyen Âge pour vendre des indulgences et faire peur aux chrétiens : si tu es méchant, tu n’iras pas au paradis directement, tu passeras par le purgatoire, qui est un enfer temporaire finalement !

Au contraire, s’il n’existait pas il faudrait l’inventer ! Loin d’être un enfer temporaire, il est une initiation mystique à l’amour le plus pur. Pour que l’amour soit consommé en béatitude il faut que l’égoïsme soit consumé en repentir purifiant. Certes le purgatoire comporte une souffrance, mais comme on souffre pour se faire une beauté. Oui, figurez-vous, cette antichambre du ciel est pour moi « le salon de beauté du Saint-Esprit » ! Sa souffrance purifiante s’accompagne d’une joie et d’une paix supérieures à nos ressentis terrestres (cf. Catherine de Gênes). Une fois dépoussiérées les images sinistres liées aux abus d’une époque lointaine, on trouve dans ce dogme une grande sagesse, issue d’une pratique juive ancestrale : la prière pour les morts. On y goûte aussi la plus belle trouvaille de la miséricorde divine.

Finalement la seule chose qu’on a vraiment envie de savoir sur la vie après la mort c’est : comment savoir si on sera plus heureux que sur terre ? Et retrouvera-t-on ceux qu’on a aimés sur terre ?

Le bonheur vrai commence ici-bas quand on avance dans l’amour de la vérité et la vérité de l’amour. C’est le message évangélique des Béatitudes. Le bonheur du ciel, après la mort, est comme l’éclosion merveilleuse de ce début. Le déjà-là prépare le pas-encore, comme un apéritif d’éternité. Le savoir de cet au-delà, appelé « vision béatifique », suppose que l’on fasse confiance à la promesse du Christ : « Votre récompense est grande dans les cieux » (Mt 5,12). Dans la mesure où ceux que l’on a aimés sur terre se sont engagés eux aussi sur la même voie, nous les retrouverons avec joie et reconnaissance, insérés dans l’immense famille des enfants de Dieu. Quel bonheur, quelle joie nous aurons de partager l’intimité la plus personnelle des relations familiales avec tous les autres dans la variété des dons et des relations qui animeront sans fin la fête divine !

Le père Jean-Marc Bot a été professeur de séminaire et curé de paroisse, en plusieurs endroits. Retrouvez cette article sur l’1visible : http://l1visible.com/ou-sont-les-morts